Stan Brakhage
Figure essentielle du cinéma d’avant-garde, Stan Brakhage (1933-2003) demeure aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants contributeurs à la progression artistique du film en tant que médium. Son oeuvre débute, historiquement et allégoriquement, là où celle des surréalistes s’achève : à la frontière séparant symbolisme et restauration de l’expressionnisme. Ses premières réalisations employaient la figuration mais supprimaient déjà l’axe temporel ; c’est ce que nous allons voir à travers Window Water Baby Moving (novembre 1958), une poésie filmique conciliant l’intime et l’universel.
L’art de Brakhage est alors fondamentalement primitif. Chacun des plans ici scrute plutôt que ne décrit, chaque élément y connait une véritable transcendance : tous deviennent des thèmes. Contrairement à la majorité des avant-gardistes de l’époque, par exemple Maya Deren, il n’élève pas l’interprétation au rang de finalité. Son iconographie (l’eau, le sang, le sexe, la transmission, la douleur, le plaisir, l’âge… tous capturés séparément, bien que mis en parallèle, voire afin de mieux pouvoir l’être) évoque les sentiments les plus viscéraux, passe outre l’engagement d’une intellectualisation. L’observation est réduite à un matraquage de mouvements et de formes, elle rejette l’analyse. Window Water Baby Moving, plus qu’une autobiographie, traite de la Fascination.
Comme tous les Brakhage, en fait. Le film, chez lui, porte un regard neuf sur le physique, dont il se contente ; en ce sens il fut l’un des ultimes et plus remarquables romantiques. Voici deux autres essais de jeunesse (1959), respectivement Wedlock House: An Intercouse et Cat’s Cradle.
Le langage brakhagien est pur, et silencieux. Pur, c’est à dire dénué de superflu, parfait, communicant à un niveau plus profond que la parole. Eye Myth (1967), neuf secondes et décrit par le réalisateur comme une « oxymore », en caractérise l’illustration idéale.
« Mythe », étymologiquement, veut dire « conte [allégorique]« . Le conte passe par le parler, or il soumet une abstraction en tant que « mythe pour oeil », et la transforme ainsi en manifeste. Brakhage répudiera dès lors de son cinéma toute forme traditionnelle de représentation, favorisant une approche rythmique et chromatique. Il rappellera que l’art n’est pas créé pour être discuté mais pour être ressenti ; pieux à l’origine, son appréciation nécessite une certaine foi, en l’occurrence en l’omniprésence de la beauté. Artisan de l’antonymie, il peindra ses négatifs, les grattera, y accèdera physiquement ; formule qu’il ne négligera qu’une seule fois je crois, pour la rêverie semi-confessionnelle de 1988 I… Dreaming. Ses deux chefs d’oeuvre, Anticipation of the Night (1958) et Dog Star Man (composé de cinq parties montées entre 1961 et 1964), comptent parmi les expériences les plus honnêtes, sublimes et sensuelles que le cinéma aie pu offrir.
Edition 3 novembre : ci-dessous Comingled Containers (1997), court typique de l’oeuvre de Brakhage, plus abstrait que ceux affichés dans l’article.
Filmographie sélective : 1958 – Anticipation of the Night / 1959 – Cat’s Cradle ; Wedlock House: An Intercourse / 1962 – Window Water Baby Moving / 1961-64 – Dog Star Man / 1967 – Eye Myth / 1971 – The Act of Seeing With One’s Own Eyes / 1974 – The Text of Light / 1981 – The Garden of Earthly Delights / 1987 – The Dante Quartet / 1988 – I… Dreaming / 1990 – Glaze of Cathexis / 1991 – Delicacies of Molten Horror Synapse / 1997 – Commingled Containers / 2001 – Lovesong / 2003 – The Chinese Series
Je vois. En fait, je pensais à un niveau plus formel, à comment les choses sont montrées plutôt que ce qu’elles sont…?
Window Water Baby Moving ?..
Eh bien une sensation étrange et un peu dérangeante de voyeurisme. C’est un peu leur intimité de couple qu’on pénètre. C’est très justement « personnel ». C’est des moments de complicité intimes qu’ils partagent, on se sent donc comme un intrus surtout qu’on sait que ceux sont de vrais moments.
En même temps, on est quand même touché par leur amour et leur joie
Avec grand plaisir, c’est un artiste que j’ai moi-même découvert il y a peu. Je t’encourage vivement à regarder Dog Star Man, qui dure un peu plus d’une heure. Voici cinq liens, si tu es intéressée :
http://rapidshare.com/files/99199597/DogStarMan_www.surrealmoviez.info.part1.rar
http://rapidshare.com/files/99199810/DogStarMan_www.surrealmoviez.info.part2.rar
http://rapidshare.com/files/99200072/DogStarMan_www.surrealmoviez.info.part3.rar
http://rapidshare.com/files/99200670/DogStarMan_www.surrealmoviez.info.part4.rar
http://rapidshare.com/files/99200717/DogStarMan_www.surrealmoviez.info.part5.rar
Je serais curieux de savoir ce que tu as pensé de Window Water Baby Moving, par ailleurs.
Instructif.. merci.
« l’omniprésence de la beauté » Ahhhhh
Cette article n’est qu’une grossière introduction à l’art monumental de Stan Brakhage ; c’est volontairement que j’ai omis ses travaux les plus abstraits : comme entendu dans le quatrième paragraphe, il aurait été vain de les évoquer textuellement.