Stan Brakhage

2009 novembre 1
par Rudy

Figure essentielle du cinéma d’avant-garde, Stan Brakhage (1933-2003) demeure aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants contributeurs à la progression artistique du film en tant que médium. Son oeuvre débute, historiquement et allégoriquement, là où celle des surréalistes s’achève : à la frontière séparant symbolisme et restauration de l’expressionnisme. Ses premières réalisations employaient la figuration mais supprimaient déjà l’axe temporel ; c’est ce que nous allons voir à travers Window Water Baby Moving (novembre 1958), une poésie filmique conciliant l’intime et l’universel.

L’art de Brakhage est alors fondamentalement primitif. Chacun des plans ici scrute plutôt que ne décrit, chaque élément y connait une véritable transcendance : tous deviennent des thèmes. Contrairement à la majorité des avant-gardistes de l’époque, par exemple Maya Deren, il n’élève pas l’interprétation au rang de finalité. Son iconographie (l’eau, le sang, le sexe, la transmission, la douleur, le plaisir, l’âge… tous capturés séparément, bien que mis en parallèle, voire afin de mieux pouvoir l’être) évoque les sentiments les plus viscéraux, passe outre l’engagement d’une intellectualisation. L’observation est réduite à un matraquage de mouvements et de formes, elle rejette l’analyse. Window Water Baby Moving, plus qu’une autobiographie, traite de la Fascination.

Comme tous les Brakhage, en fait. Le film, chez lui, porte un regard neuf sur le physique, dont il se contente ; en ce sens il fut l’un des ultimes et plus remarquables romantiques. Voici deux autres essais de jeunesse (1959), respectivement Wedlock House: An Intercouse et Cat’s Cradle.

Le langage brakhagien est pur, et silencieux. Pur, c’est à dire dénué de superflu, parfait, communicant à un niveau plus profond que la parole. Eye Myth (1967), neuf secondes et décrit par le réalisateur comme une « oxymore », en caractérise l’illustration idéale.

« Mythe », étymologiquement, veut dire « conte [allégorique]« . Le conte passe par le parler, or il soumet une abstraction en tant que « mythe pour oeil », et la transforme ainsi en manifeste. Brakhage répudiera dès lors de son cinéma toute forme traditionnelle de représentation, favorisant une approche rythmique et chromatique. Il rappellera que l’art n’est pas créé pour être discuté mais pour être ressenti ; pieux à l’origine, son appréciation nécessite une certaine foi, en l’occurrence en l’omniprésence de la beauté. Artisan de l’antonymie, il peindra ses négatifs, les grattera, y accèdera physiquement ; formule qu’il ne négligera qu’une seule fois je crois, pour la rêverie semi-confessionnelle de 1988 I… Dreaming. Ses deux chefs d’oeuvre, Anticipation of the Night (1958) et Dog Star Man (composé de cinq parties montées entre 1961 et 1964), comptent parmi les expériences les plus honnêtes, sublimes et sensuelles que le cinéma aie pu offrir.

Edition 3 novembre : ci-dessous Comingled Containers (1997), court typique de l’oeuvre de Brakhage, plus abstrait que ceux affichés dans l’article.

Filmographie sélective : 1958 – Anticipation of the Night / 1959 – Cat’s Cradle ; Wedlock House: An Intercourse / 1962 – Window Water Baby Moving / 1961-64 – Dog Star Man / 1967 – Eye Myth / 1971 – The Act of Seeing With One’s Own Eyes / 1974 – The Text of Light / 1981 – The Garden of Earthly Delights / 1987 – The Dante Quartet / 1988 – I… Dreaming / 1990 – Glaze of Cathexis / 1991 – Delicacies of Molten Horror Synapse / 1997 – Commingled Containers / 2001 – Lovesong / 2003 – The Chinese Series

Charles Demuth, John Chamberlain, Robert Mangold, Isamu Noguchi, James Turrell

2009 octobre 8
par Rudy

Seconde partie de la série Times 200 (édition précédente : #200-196).

#195 : Charles Demuth

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Aucassiu and Nicolette, 1921

Demuth fut l’un des leaders du mouvement précisionniste, né quelques années après la Première Guerre Mondiale. Fortement influencé par les génies cubistes, il s’inspira d’abord de leurs études sur la texture et peint de superbes aquarelles figuratives, notamment The Jazz Singer (1916) et surtout Turkish Bath with Self Portrait (1918), une toile homo-érotique presque impressionniste faite d’aplats de couleurs chaudes et de contours troubles, puis de leur technique, surlignant ses paysages urbains et industriels de larges lignes de forces. Ses chefs-d’oeuvre, Incense of a New Church (1921) et I Saw the Figure 5 in Gold (1928), condensèrent son approche rythmée et mystique de la composition.

#194 : John Chamberlain

Potawatami Falls, 2002

Potawatami Falls, 2002

Cet artiste américain a tout au long de sa carrière recyclé des carcasses automobiles en assemblages post-modernes, tentant d’étendre l’esthétique expressionniste abstraite à la sculpture. La création de telles pièces rejetant par nature la spontanéité, cela constitue à mes yeux une grossière erreur et une profonde régression. Un pareil processus remplace l’essence de ces toiles par leur apparence formelle ; la couleur et la forme sont rabaissées au fonctionnel et la plastique générale à l’appréciation classique. En ce sens, l’art de Chamberlain, pop à l’esprit, s’oppose foncièrement au courant plus cérébral des années 50. Demeure derrière l’aspect faussement avant-gardiste une vague approche dadaïste qui pourrait intéresser, mais je pense que d’autres sont allés plus loin.

#193 : Robert Mangold

Column Structure I, 2005

Column Structure I, 2005

Une interaction réellement fascinante a lieu entre chacun des éléments des toiles de Mangold : les courbes s’y opposent aux angles, les couleurs implosent, les lignes se sophistiquent et se perdent, ce sont de véritables champs de bataille où l’humanité inhérente à la peinture et la précision glaciale du minimalisme s’affrontent en permanence. Réduites à si peu, elles deviennent définies par leurs propriétés géométriques plutôt que leur façade ; l’émotion ne relève donc plus du domaine du sensible mais de celui pourtant rationnel par nature des mathématiques. L’art tout entier progresse ainsi avec Mangold, qui s’impose en précurseur d’un mouvement post-expressionnisme abstrait dont l’impact même est réduit jusqu’au concept.

#192 : Isamu Noguchi

Noguchi est un artiste japonais qui a tenté de rapprocher art et design, à toutes échelles, du simple interrupteur à l’architecture monumentale. Un concepteur aux idées à mon avis plus pertinentes sur papier qu’en pratique.

#191 : James Turrell

Les installations de James Turrell sont toutes pensées autour d’un unique matériau : la lumière.

I feel my work is made for one being, one individual. You could say that’s me, but that’s not really true. It’s for an idealized viewer. Sometimes I’m kind of cranky coming to see something. I saw the Mona Lisa when it was in L.A., saw it for 13 seconds and had to move on. But, you know, there’s this slow-food movement right now. Maybe we could also have a slow-art movement, and take an hour. (via artinfo)

Gunvor Nelson : My Name is Oona

2009 octobre 7
par Rudy

Tout le monde semble hésitant quant à comment l’appeler. C’est difficile. Etes-vous vraiment si avant-gardiste ? « Film expérimental » sonne comme quelque chose d’inachevé. J’ai réalisé aussi bien des films surréalistes qu’expressionnistes, mais je préfère le terme « film personnel ». C’est ce dont il est question, même si beaucoup n’en comprennent pas la signification. D’un autre côté, il peut être plus aisé de les classer « films avant-gardistes ». Mais j’aime la description « film personnel » car ça provient d’un seul individu. Pour un peintre, le terme choisi décrira la méthode ; peintre mural, etc. Mais au cinéma nous n’avons pas [la capacité] de décrire ce que nous faisons vraiment.

My Name is Oona (1969) est un portrait : la couleur, le temps n’y existent plus, ne demeure que la poésie de l’instant.